Un esprit sain dans un corps maigre

Etude comparative entre la Maigreur Constitutionnelle et l’Anorexie Mentale

 

Blandine MACHEFERT

Septembre 2010

Introduction

La première cause de maigreur chez la femme jeune (15-25 ans) est l’Anorexie Mentale. Cette pathologie rentre dans le groupe des Troubles du Comportement Alimentaire dont les caractéristiques descriptives  sont rassemblées dans un document de classification des maladies psychiatriques le DSM-IV (1). Les critères référencés sont : « le refus de maintenir un poids corporel au dessus d’un poids minimum pour l’âge et la taille, la peur intense de prendre du poids ou de devenir gros bien que le poids soit inférieur à la normale, la perturbation de l’estimation de son poids corporel ou de ses formes entraînant une influence excessive sur l’estime de soi, ou un déni de la gravité chez la femme, une aménorrhée secondaire de plus de trois cycles ou une aménorrhée primaire. »

A côté de ce diagnostic de fréquence, il existe un état de maigreur (BMI[1]<17,5 kg/m²) qui ne rentre pas dans les critères du DSM-IV. Il ne s’agit pas d’une Anorexie Mentale (AM) mais d’une maigreur constitutionnelle (MC) décrit pour la première fois par Apfelbaum (2). Cette maigreur, ayant toujours existé chez le sujet, ne provient pas d’anomalies cliniques et biologiques. Aussi, la présence des règles entre autres paramètres permet de faire la distinction entre l’Anorexie Mentale et la Maigreur Constitutionnelle. Cependant, nombre d’adolescentes prennent des contraceptifs oraux, ce qui rend le diagnostic difficile.

Le but de cette étude est de comparer les caractéristiques psychologiques de patients souffrant d’Anorexie, de Boulimie, d’anciennes anorexiques et de personnes présentant une Maigreur Constitutionnelle. On utilise une batterie de test : DEBQ[2], EDI[3], EDE[4], SCL90[5].

Matériel et méthode

1) La population

L’échantillon étudié est composé de 207 sujets répartis en cinq catégories : 65 patientes présentant une Anorexie mentale (AM), 15 anorexiques guéries (AMG), 25 souffrant de Boulimie 35 ayant une Maigreur Constitutionnelles (MC), 67 témoins. Les sujets sont âgés de plus de quinze ans, adolescentes et adultes de sexe féminin. Hormis les témoins, les sujets sont des patients du service d’endocrinologie du CHU de Saint-Etienne venus consulter de leur plein gré ou à la demande de leur entourage pour des problèmes de poids ou de conduites alimentaires.

Durant l’entretien, nous établissons un diagnostic qui sera confirmé ou infirmé lors d’un bilan somatique. Les MC présentent contrairement aux AM une détermination à prendre du poids, qui n’est pas accompagnée de peur ou de contradictions, des habitudes alimentaires en accord avec ce désir, un poids qui a toujours été bas par rapport à la normale n’entraînant pas d’aménorrhée. Sur le plan caractériel, la maîtrise, le perfectionnisme, la persévérance sont moins massifs et moins source de jouissance que pour les AM.

Les groupes des personnes souffrant d’Anorexie Mentale et des patients souffrant de Boulimie sont constitués de patientes ayant un trouble du comportement alimentaire sévère et durable ou présentant une trouble mineur et bref.

Le diagnostic des AMG est établit en fonction de la reprise de poids et de la reprise des règles en l’absence de traitement oestroprogestatif.

Les témoins sont un échantillon pris au hasard dans la population.

2) Les questionnaires psychologiques

Nous avons fait remplir à ces sujets une série de questionnaires permettant d’évaluer le profil psychologique caractéristiques pour les troubles du comportement alimentaire.

Ces questionnaires sont au nombre de quatre :

Le Dutch Eating Behaviour Questionnaire (DEBQ) permet d’évaluer les facteurs comportementaux de développement et de maintien de l’obésité. Il comprend trois échelles : la restriction alimentaire, l’ « Emotional Eating » (manger en réaction à un état émotionnel tel que la colère la peur ou l’anxiété), l’ « External Eating »  (manger en réponse aux signaux alimentaires externes tels que la vue et l’odeur de la nourriture). Il comporte 33 items dont les cinq réponses possibles se déclinent de « jamais » à « très souvent ». Pour certains items, la réponse « ne s’applique pas » est proposée, elle est évaluée comme une donnée manquante.

L’ « Eating Disorder Inventory » (EDI), comprend 64 items répartis en 8 sous-échelles : la recherche de la minceur, la boulimie, l’insatisfaction par rapport à l’image corporelle, le sentiment d’inefficacité, le perfectionnisme, la méfiance interpersonnelle, la conscience des stimuli intéroceptifs et la peur de la maturité. Il permet d’étudier les caractéristiques cognitives et comportementales des sujets ayant un trouble des conduites alimentaires. Pour chaque item, la palette de choix va de « toujours » à « jamais ».

L’ « Eating Disorder examination Questionnaire » (EDE) a été élaboré à partir de l’Eating Disorder examination-12th Edition de Cooper et Fairburn. Il est composé de 17 questions évaluant quatre sous-échelles : la restriction alimentaire, les préoccupations à l’égard de l’alimentation, du poids et de la forme corporelle.

Le SCL-90-R est une version révisée du HSCL[6] auquel on a ajouté 32 items appréciant la présence de troubles psychiatriques associés. Il est composé de 90 items dont les objets d’études sont la somatisation, l’obsession compulsion, la sensibilité interpersonnelle, la dépression, l’anxiété, l’hostilité, l’angoisse phobique, l’idéation-paranoïde et la psychose. Pour chaque item, cinq réponses sont proposées, en partant de « non pas du tout » à « oui extrêmement ».

anorexie mentale vs maigreur constitutionnelle

Analyse des résultats.

Les tableaux ci-dessous indiquent les moyennes des résultats psychologiques pour les AM, les boulimiques, les AM-guéries, les MC et les témoins ainsi que les comparaisons entre ces groupes (p).  a : p<0.05 entre les AM-guéries et les AM, b : p<0.05 entre les AM-guéries et les boulimiques, c : p<0.05 entre les AM-guéries et les MC, d : p<0.05 entre les AM-guéries et les témoins, e : p<0.05 entre les AM et les boulimiques, f : p<0.05 entre les AM et les MC, g : p<0.05 entre les AM et les témoins, h : p<0.05 entre les boulimiques et les MC, i, p<0.05 entre les boulimiques et les témoins, j : p<0.05 entre les MC et les témoins.

SCL-90AM guérie (n=13)AM (n=89)Boulimie (n=26)MC (n=36)T (n=64)Différences
Somatisation,365±,1161,103±,8131,244±,456,770±,438,199±,059a,b,f,g,h,i,j
Obsessive compulsive Dimention,588±,1771,203±,8161,459±,798,561±,437,243±,071a,b,d,f,g,h,i,j
Interpersonal sensitivity,991±,5811,649±1,3421,816±,745,817±,545,307±,098b,d,f,g,h,i,j
Depression1.077±,7021,662±1,1611,874±,925,784±,526,293±,090b,d,f,g,h,i,j
Anxiety,530±,1771,284±1,0371,427±,782,559±,364,243±,125a,b,d,f,g,h,i,j
Hostility,454±,1401,053±,7561,385±,995,653±,607,240±,085a,b,d,f,g,h,i,j
Phobic anxiety,462±,116,919±,6511,099±,538,397±,196,100±,024a,b,d,f,g,h,i,j
Paranoid ideation,362±,5171,103±,9661,254±,607,640±,534,237±,134d,f,g,h,i,j
Psychoticism,477±,265,996±,779,997±,524,307±,140,082±,031a,b,d,f,g,h,i,j
Additional items,773±,2101,479±1,0211,974±,719,647±,242,374±,128a,b,d,e,f,g,h,i,j
Global severity index,652±,1871,262±,7571,455±,480,688±,271±a,b,d,f,g,h,i,j
DEBQAM guérie (n=15)AM (n=66)

Boulimie

(n=25)

MC (n=35)T (n=68)Différences
Restrained eating26,067±214,06733,266±200,67038,160±40,97311,314±3,81023,309±81,082a,b,c,f,g,h,i,j
Emotional Eating34,467±304,26727,785±214,48448,680±182,39326,829±147,73429,194±133,310b,e,h,i
External Eating32,267±61,06726,970±60,84833,680±73,22731,457±50,02030,136±32,212a,e,f,g,i
EDEAM guérie (n=17)AM  (n=58)Boulimie  (n=21)MC (n=27)T (n=67)Différences
Restraint5,647±43,99311,224±78,24713,048±42,6481,074±3,2253,642±17,809a,b,c,f,g,h,i,j
Shape Concern10,444±89,43820,000±116,50025,300±79,6958,731±70,6855,913±36,551a,b,d,f,g,h,i
Weight Concern5,944±51,70313,544±54,96721,150±65,2924,846±21,9755,295±26,320a,b,e,f,g,h,i
Eating Concern4,647±24,11813,033±85,52419,238±51,3903,857±28,6462,132±9,460a,b,d,e,f,g,,i,(j)
EDIAM guérie (n=22)AM  (n=73)Boulimie (n=24)MC (n=35)T (n=86)Différences
Drive for thinnes5,455±40,8319,458±51,25114,750±22,978,829±4,5582,702±12,741a,b,c,d,e,f,g,h,i,j
Bulimia1,136±7,9338,544±20,74412,760±46,940,765±2,973,857±3,189b,e,f,g,h,i
Body dissatisfaction10,238±69,29014,384±49,57320,455±46,6418,294±28,2147,631±54,580a,b,e,f,g,h,i
ineffectivness6,000±43,10011,690±58,13113,217±54,6324,943±25,5262,406±7,420a,b,c,d,f,g,h,i,j
Perferctionism4,318±19,7515,853±21,0237,250±21,6742,182±7,2162,641±8,297b,c,d,f,g,h,i
Interpersonal distrust5,227±22,8516,487±12,9206,000±13,3044,270±9,4802,547±7,236d,f,g,i,j.
Interoceptive awareness4,773±40,9469,889±48,26912,960±48,2902,389±11,5591,906±9,261A,b,,d,f,g,h,i
Maturity fears2,524±4,1627,172±35,7327,840±36,7234,125±17,6612,415±9,184a,b,f,g,h,i,j

Les graphiques ci-dessous indiquent les médianes et les écart-types des scores des AM, Boulimiques, AM-guéries, MC et témoins pour ce qui concerne la restriction alimentaire, la préoccupation par rapport à la silhouette, le perfectionnisme et le sentiment d’inefficacité.

anorexie vs maigreur Restriction Alimentaire

Anorexie vs Maigreur Ineffectivenessanorexie vs maigreur Préoccupation pour la silhouette

Anorexie vs Maigreur Perfectionnisme

 

Anorexie vs Maigreur Sentiment d'inefficacité

 

 

1) Le DEBQ

Concernant la restriction alimentaire, les maigreurs constitutionnelles (MC) se démarquent des quatre groupes par leur absence de restriction alimentaire. Celle-ci est significativement plus élevées chez les anorexiques et les boulimiques que chez les témoins et les anorexiques guéries. Or ces deux dernières catégories ont une restriction alimentaire significativement plus forte que les MC. Donc a fortiori les maigreurs ont une restriction significativement plus basse que les anorexiques et les boulimiques.

Pour la catégorie « Emotional Eating », les boulimiques se démarquent des quatre autres groupes par l’importance que prend la nourriture émotionnellement.

En ce qui concerne l’ « External Eating », les anorexiques mentales (AM) obtiennent des scores plus bas que les autres catégories.

2) L’EDE

On retrouve dans ce test l’évaluation de la restriction alimentaire, également inexistante chez les sujets maigres.

Pour l’insatisfaction par rapport à la silhouette, ce sont  les anorexiques et les boulimiques qui sont les scores plus élevés.

Pour la préoccupation par rapport au poids ce sont encore les AM et les boulimiques qui sont le plus concernées.

Pour ces trois catégories, les MC ont un score proche de celui des anorexiques guéries (AMG) et des témoins.

3) L‘EDI

La recherche de la minceur est très élevée chez les AM et les boulimiques dans une moindre mesure chez les AMG alors qu’elle est très faible chez les MC et les témoins.

La boulimie est très élevée pour les boulimiques tandis qu’elle est très faible voire absente pour les autres groupes.

L’insatisfaction par rapport à l’image corporelle est très haute chez les boulimique les AM ; est modérée pour les AMG, les MC et les témoins.

Le sentiment d’inefficacité est très fort chez les AM et les boulimiques, modéré dans les autres groupes.

Le perfectionnisme est présent chez les AM et les boulimiques, moins chez les autres.

Le dégout des relations interpersonnelles est légèrement plus élevé pour les boulimiques et les anorexiques que pour les autres groupes.

La conscience des stimuli intéroceptifs est plus haute chez les AM et les boulimiques que chez les autres catégories.

La peur de la maturité est élevée pour les boulimiques et les AM, modérée pour les MC, faible pour les AMG et les témoins.

4) Le SCL-90-R

En ce qui concerne la somatisation les AM et les boulimiques sont a peine plus concernées que les MC

La dimension obsessivo-compulsive, la sensibilité interpersonnelle, la dépression, l’anxiété, l’hostilité, l’angoisse phobique, l’idéation paranoïde et la psychose sont plus élevées chez les sujets souffrant d’anorexie ceux souffrant de boulimie que chez les témoins, les AMG et les MC.

En conséquence, l’indice psychopathologique global est plus fort chez les AM et les boulimiques que chez les autres sujets.

Anorexie mentale, Boulimie, TCA

Discussion

Lorsque l’on voit une personne jeune de sexe féminin très maigre, il est commun de penser qu’elle est anorexique. Si celle-ci a un comportement alimentaire approprié en public, on peut lui attribuer le recours à des techniques de vidage. Or pour attester de l’anorexie mentale ou de la boulimie il est nécessaire de considérer également l’absence ou la présence de certains troubles associés.

En regroupant tous les données statistiques de ces quatre questionnaires, nous pouvons opérer la distinction entre les sujets maigres et ceux ayant un trouble du comportement alimentaire selon deux critères : le rapport à la nourriture, au corps et notamment au poids, et les caractéristiques psychiques associées.

1) La préoccupation pour la nourriture et l’image corporelle

Le point central des troubles du comportement alimentaire est lié à la nourriture et à l’image du corps. Tentons d’analyser la façon dont cet aspect se décline au sein des différentes catégories.

Tout d’abord, contrairement aux sujets souffrant d’anorexie mentale et aux sujets souffrant de boulimie, les sujets maigres ne recourent pas à la restriction alimentaire. Elles sont même « dérestrictionnées » par rapport aux sujets contrôles si on se fie au DEBQ. Elles sont également moins concernées que les deux autres catégories par le rapport au corps, au poids et à la silhouette.

L’intérêt qu’elles portent à ces aspects semble provenir de la gène rencontrée face à un corps trop maigre par rapport à la normale : réalité qu’elles subissent, et qui peut entraîner des difficultés organiques telles que l’ostéoporose et sociales comme la discrimination ou les moqueries. Les sujets maigres cherchent donc à prendre du poids, alors que les sujets souffrant d’anorexie mentale et les sujets souffrant de boulimie sont motivées par une peur de grossir et la volonté de maintenir un poids bas. Ces deux critères certifient, d’après la classification du DSM-IV, de l’anorexie mentale (cit. sufra).

Si les troubles du comportement alimentaire ont pour symptôme le rapport à la nourriture. Ils témoignent d’un conflit qui concerne le corps. Celui-ci est refusé notamment dans sa dimension sexuelle, et est maltraité. (Ferrant) (3). L’auteur évoque la perte des appuis corporels de l’adolescent, qui se trouve privé des repères acquis au cours de la période de latence (6-11 ans). Ces changements plongent la personne souffrant d’anorexie mentale dans un chaos qu’elle va organiser en créant des néo-rythmes appuyés sur un idéal contraignant : ascèse, rituels notamment liés à l’alimentation, modification du rythme du sommeil, etc.

Par ailleurs, se sentir grosse représente une menace à l’estime de soi. La maigreur devient ainsi la mesure de la propre capacité d’autocontrôle, et de la valeur personnelle. La réponse somatique est donc, pour la personne souffrant d’anorexie, le moyen de combler une faille narcissique.

Ainsi, c’est comme si la souffrance psychique des personnes atteinte d’anorexie, et les moyens utilisés pour s’en défendre, influaient sur leur corps alors que dans la maigreur constitutionnelle, une particularité organique peut éventuellement influencer une réponse psychique comme une insatisfaction par rapport à l’image corporelle accrue par une éventuelle stigmatisation de l’entourage.

L’absence de crises boulimiques, de recours aux vomissements provoqués ou à la prise de purgatifs chez les sujets maigres exclut l’hypothèse d’un comportement pseudo boulimique : le sujet pourrait manger de manière relativement adaptée en société et avoir recours à des techniques de vidages, lorsqu’il se trouve seul.

2) La structure de personnalité

Si sur le plan nutritionnel et corporel, refus et peur de grossir, dysmorphophobie, crises boulimiques sont des critères pathognomoniques des troubles des conduites alimentaires, sur le plan psychique ces troubles sont l’expression d’une grande diversité de configuration psychopathologique allant des névroses sévères, à des structures quasi psychotiques, en passant par les structures mélancoliques limites, narcissiques et psychosomatiques.

  1. et J. Kestemberg et Decobert (4), se détachant des grandes classifications de la structure de personnalité, attribuent les variations du panel psychique au caractère instable de l’organisation psychique des patients souffrant de TCA. Ceux-ci présenteraient une organisation névrotique précaire, engendrant des mouvements régressifs et une fragilité de l’estime de soi, qui ne se trouve renforcée que par la réalisation d’actes effectifs.

Ainsi, les différentes théories sur ces sujets ont mis en évidences des similitudes ou une co-morbidité avec d’autres pathologies que nous allons, à présent parcourir.

Tout d’abord,  certains auteurs comme Gull (5), Lasègue (6), Charcot, Déjerine, Janet et Freud (7) ont envisagé les TCA du côté du symptôme hystérique. Ce dernier considérait cette pathologie comme une conversion par refoulement de l’érotisme oral. Les crises boulimiques étaient associées à l’excès d’angoisses élémentaires des névroses actuelles.

En 1967, Valabrega (8), puis Israël en 1971 (9) reprennent l’idée de symptôme de conversion

Abraham (10) et Freud  (11),  ont rapproché les troubles des conduites alimentaires et la psychose maniaco-dépressive. Dans la théorie psychanalytique de l’anorexie et de la boulimie l’aspect fondamentale de l’état de perte et de tentative de récupération de l’objet, le contexte dépressif et l’importance de la honte et la dévalorisation de soi au cours des crises boulimiques s’en rapprochent. « La dépression serait évitée par la mise en acte boulimique suivante, et ainsi de suite dans la logique addictive. »

Plus récemment, Chabert (12) (13) a traité de la dimension mélancoliforme de certains TCA en lien notamment avec la féminité et la perversion. Pour l’auteur, le sujet traiterait la sexualité et la perte d’objet par une incorporation.

Dans la même lignée, Jeammet (1991) (14) met en exergue l’aménagement pervers des mouvements pulsionnels dans la boulimie constituant une tentative de colmatage de la brèche narcissique et dépressive d’allure mélancolique.

Schwartz (15), quant à lui, rapproche les TCA d’une organisation perverse du fait des caractères manipulatoires, des mensonges, de la mythomanie, du déni de la castration, de la fétichisation du corps, de la réactivation de la sexualité prégénitale. Il associe la boulimie à un acting-out défensif sur le corps propre d’un fantasme sadomasochique.

Les similitudes avec les troubles psychotiques ont également été évoquées :

Bruch (16) donne une prédominance à un trouble de l’image du corps secondaire à des perturbations de la perception intéroceptive. Accompagnés d’une  difficulté d’autonomie, ces traits prennent un caractère déréel, délirant s’apparentant aux schizophrénies.

Selvini-Palazolli (17) définit les TCA comme une  psychose mono-symptomatique, une paranoïa intrapersonnelle, à mi-chemin entre la schizophrénie et la mélancolie.

Pour Kestemberg (4), le sujet souffrant d’anorexie mentale présente une forme de délire non spectaculaire, « un délire murmuré » la qualifiant de psychose froide. Le corps n’est pas vu tel qu’il est mais déformé, grossi et haïssable. Il s’agit d’une distorsion du processus de représentation de la représentation comme les souffrances psychotiques mais strictement centré sur le rapport de soi à soi.

Porot  (18) place plutôt les troubles du comportement alimentaires du côté des états limites, de la névroses de caractère et des psychoses blanches.

  1. Jeammet (19) à la suite des travaux de Kestemberg, souligne le caractère traumatique de la puberté qui entraîne l’éclosion d’une problématique de dépendance du Moi à l’objet en créant un écart narcissico-objectal menaçant de briser le sentiment de continuité du sujet et son identité. Le rejet de l’objet, dont la proximité constitue une menace pour la sauvegarde du narcissisme, bloque le travail identificatoire, empêchant son achèvement à l’adolescence avec notamment l’intégration des caractères sexuels adultes.
  2. Marcelli et A. Braconnier (20) décrivent les pathologies alimentaires comme « le désir d’appropriation et de maîtrise des besoins corporels, désir qui prend place au sein d’une perspective ontogénétique dans le processus de séparation-individuation. »
  3. Corcos (21) émet à ce sujet l’hypothèse de dysfonctionnements dans les interrelations précoces en lien avec des aspects transgénérationnels l’emprise maternelle, le surcroît ou le manque d’excitation, les défauts d’accordage, d’étayage, de contenance et de constitution d’un système pare-excitation encadrant et liant, et leurs conséquences : constitution défectueuse des assises narcissiques de l’enfant de par la qualité singulière de ses auto-érotismes ; achoppement de la transitionnalité et des processus de représentation et de symbolisation ; inactivation et attaque des processus de pensée leur donnant un aspect confus et fragmenté ; fonction singulière de l’expression somatique.

Certains auteurs, quant à eux, ont insisté sur la composante psychosomatique des TCA.

Sami-Ali (22), par exemple, aborde les TCA en lien avec les organisations psychosomatiques  portant l’accent sur la dépression essentielle, le refoulement de l’imaginaire,  la situation d’impasse et la pensée opératoire. Pour lui, « la boulimique serait dans l’impossibilité d’assouvir un désir réel. Elle serait condamnée à reproduire l’expérience de satisfaction qui n’a jamais été suffisamment vécue pour pouvoir se faire au niveau de l’imaginaire. » Contrairement au nourrisson, elle ne peut halluciner l’objet en son absence car l’objet extérieur ne peut exister sur le plan de l’imaginaire.

On retrouve également chez l’auteur l’existence d’une pathologie du rythme faim/satiété, activité/passivité, veille/sommeil dans l’anorexie mentale : beaucoup d’anorexiques présentent une hyperactivité intellectuelle, sociale ou physique et une incapacité à se détendre, ne pouvant tolérer aucune forme de passivité, ayant pour conséquence un défaut du rythme passivité/activité. La restriction alimentaire déséquilibre les hormones de régulations de l’appétit, de croissance et du système reproductif. Celles-ci ayant un rythme régulier, c’est donc le corps réel qui est touché.

Par ailleurs, la rigidité mentale de certaines anorexiques, utilisant une pensée « tout ou rien » n’est pas sans rappeler le fonctionnement opératoire.

Colette Combe (23), quant à elle, décrit deux temps dans l’anorexie : le premier consiste en un amaigrissement sans arrêt du cycle menstruel, dès lors que celui-ci est instauré elle parle d’un double chaos somatique et psychique. L’anorexique régresse à une féminité biologique pré-pubertaire, De surcroît, l’effet psychostimulant et euphorisant de la sécrétion d’endomorphine et de cortisol à doses massives, en réponse à l’effet du jeûne, lui permet de gérer l’angoisse en l’éliminant.

Les résultats des sujets maigres aux questionnaires montrent qu’ils ne sont pas exposés à un fort sentiment d’inefficacité, correspondant à une fragilité des assises narcissiques. Par ailleurs, la dépression est absente chez les maigreurs : la potentialité mélancolique est donc à exclure.

Le perfectionnisme visant chez le sujet narcissique à augmenter leur estime de soi par la réalisation d’actes parfaits est également absent chez les sujets maigres.

On constate, en outre, que l’indice de sévérité psychologique global est faible chez les sujets maigres signant une relative bonne santé psychique en comparaison des anorexiques et des boulimiques. Tous ces facteurs suffisent à mettre en évidence une distinction au niveau psychologique des sujets maigres par rapport à ceux ayant un trouble du comportement alimentaire. Cependant la maigreur de certains patients est corrélée une hyper anxiété ou à un autre trouble psychologique même s’ils restent des cas isolés.

Cependant, les items concernant la somatisation dans le SCL-90 sont directement liés aux manifestations physiques tels que les maux de tête, les nausées, la difficulté à s’endormir. Cette échelle est assez élevée chez les sujets maigres. Les troubles de santés conséquents à la maigreur pourraient expliquer cela.

Il nous semble alors important d’établir un lien avec l’aspect biologique. Si on se réfère aux résultats donnés par B. Estour, les sujets maigres contrairement aux anorexiques ne présentent pas d’hypercorticolisme biologiques. L’effet euphorisant venant masquer l’angoisse, ne semble donc pas recherché par les sujets maigres.

Les résultats des tests hormonaux effectués dans le service d’endocrinologie du CHU de Saint-Etienne, recueillis par B. Estour (24) montrent que chez les sujets maigres la fonction sexuelle est conservée, contrairement aux personnes souffrant d’anorexie mentale, qui présentent souvent une aménorrhée hypothalamique impliquant une diminution de tout l’axe : GnRH, LH et FSH. La LH ne présente plus de pulsatilité (pics spontanés toutes les 90 minutes). Cette insuffisance donne lieu à une infertilité.

De fait, il existe une perturbation du rythme des hormones sexuelles chez les sujets souffrant d’anorexie mentale, absent chez les sujets maigres. Si l’on se réfère à la théorie des néo-rythmes de Sami-Ali, nous pouvons attester de la conservation de la normalité des rythmes hormonaux chez les sujets maigres.

Chez l’anorexique, la peur de la maturité pourrait exprimer l’angoisse et le malaise lors de l’apparition de la sexualité génitale, qu’elle a du mal à intégrer. Les premières expériences sexuelles de plus en plus précoces, survenant alors que la sexualité génitale n’est pas encore appropriée par l’adolescente, sont souvent peu investies par ces dernières et la déception qu’elles en tirent peut entraîner le «  refus voire dégoût de la sexualité au lieu d’en faire un principe organisateur de l’érotisme » Brusset (26). En maigrissant, et bloquant son rythme hormonal sexuel, l’anorexique, outre conserver un corps d’enfant devient infertile et voit son appétence sexuelle diminuer. Dès lors, elle n’est plus désirable, ainsi elle maîtrise son angoisse face à la féminité et la maternité.

En ce qui concerne les hormones de régulation de l’appétit, les marqueurs nutritionnels comme la T3 ou l’IGF-1 sont normaux, la leptine quant à elle est effondrée. Les hormones de croissance GH, Ghreline et cortisol sont normales contrairement aux sujets souffrant d’anorexie mentale, Bossu (26). Les rythmes hormonaux sont donc bien conservés chez les sujets maigres, contrairement aux sujets souffrant d’anorexie mentale. Il en va de même pour les fonctions thyroïdiennes, cardiaques, à la sensibilité à l’insuline.

Anorexie mentale vs maigreur constitutionnelle

Conclusion

Somme toute, si ce n’est une extrême maigreur s’apparentant à celle des sujets souffrant d’anorexie mentale, les sujets maigres, de par leur non restriction alimentaire, et la recherche active de prise de poids, et de part leur configuration psychique relativement adaptée et dont les assises sont stables et sécures, ne peuvent se confondre avec la gravité de la pathologie psychique et physique des personnes souffrants d’un trouble du comportement alimentaire, surtout si ces troubles ont un caractère durable.

Néanmoins, la maigreur constitutionnelle peut parfois masquer une anorexie ou un épisode boulimique lorsque le sujet amorce une reprise de poids. Il reste nécessaire de considérer simultanément les aspects biologiques et psychiatriques afin d’affiner la pertinence du diagnostic.

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Textes complémentaires

Cuzzolaro M., « Anoressie e bulimie », Mulino, Bologna, 2004.

Vibert S., Chabert C., (2010) « Anorexie mentale : une traversée mélancolique de l’adolescence ? »

[1] Body Mass Index

[2] Dutch Eating Behaviour Questionnaire

[3] Eating Disorder Inventory

[4] Eating Disorder examination Questionnaire

[5] Symptom Checklist-90

[6] Hopkins Symptom Check List